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Je dérive entre les tours qui enchâssent le canyon des affaires sur René Lévesque et je glisse doucement sur le dôme de Marie-Reine-du-Monde. Atterrissage en douceur sur le plancher des vaches. Émerveillé par ce moment de grâce aérienne, je ne suis pas encore solide sur mes pieds quand je suis terrassé par un troupeau de bovins qui du Square Dorchester remontent Peel vers la montagne. Je roule et virevolte sous les sabots du bétail frénétique. Le galop de ruminants est comme un train de marchandises dans un tonitruant sauve qui peut. La terre tremble sous ce lourd convoi bestial qui me piétine sans ralentir. Le vacarme passé, je suis pigé comme une escalope à l'italienne. J'ai peine à respirer, je parviens à me retourner, gémissant, sur le dos. Un calme profond m'envahit, mon coeur meurtri s'engourdit et à travers les édifices qui forment un rempart dans ma vision périphérique, un grand Boeing bleu de ciel déchire un cumulus. Le temps s'englue dans une seconde peau, ma tête se soude au bitume pour une courte éternité et soudain, je me lève, comme éperonné par un dard invisible.
On m'invective sur le champ: "Circulez !". Un gendarme géant du SPVM me pointe entre les deux yeux un canon de 15 centimètres de diamètre. Si je croise les yeux, je peux voir la pointe de l'obus qui se cache au fond du tuyau de métal gris et huileux. Je recule, mais l'arme fatale avance en phase avec mes pas. Je me retourne et je me lance dans un sprint effréné vers l'est. L'effroi me fait détaler comme Usain Bolt dans un couloir de stade, je cours à m'en fendre les tibias, sans me retourner. Une vibration me fait tressaillir le quadriceps droit. Ai-je été touché par un projectile ? La vibration régulière se répète. Ah, c'est le téléphone ! J'ai manqué l'appel, je ne ralentis pas. Tous les sièges sociaux défilent de chaque côté de mon couloir urbain. J'ai saisi le téléphone et j'écoute le message tout en continuant ma dévalante au delà de Berri. "Vous avez un nouveau message: Je reviens à Montréal, le corps tatoué de visages, des anges dandys au large plumage ont mis en lumière mon passage". B'en là, je ralentis graduellement en entendant cette voix familière, mais à la hauteur de la Maison Radio-Canada, des dizaines de possédés en chandail des Nordiques m'ont aperçu et me lardent le corps de rondelles qu'ils propulsent de leur plus beau lancer frappé. Qu'essé ça ?
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Le temps s'envenime, l'orage s'approche sur fast-forward, le ciel se déchire dans un grand coup de tonnerre qui referme le couvercle sur la nouvelle lunette du stade. L'éclair trouve sa cible dans le grand flambeau qui me porte, la flamme implose et se transforme en grand parachute bleu blanc rouge et je réussis un atterrissage en douceur sur le Plateau Mont-Royal devant le 6760 St-Vallier. Au lieu des trembles et des frênes habituels, je suis entouré de palmiers qui ploient sous la force de l'orage violent qui fait rage. Je suis trempé jusqu'au os. Je cours instinctivement vers le sud et je me réfugie dans la station de métro Beaubien. J'ai la tête lourde de toutes ces aventures rocambolesques. Malgré la nausée, je m'engouffre dans les tunnels sombres et de plus en plus noirs. Mes oreilles bourdonnent, mon pas se fait plus lent, mes pupilles ne contractent plus, je crois que je vais m'évanouir. Je m'arrête net devant un mur humain. Le Géant Beaupré m'attrape par le fond de culottes et me hisse sur son dos avant que je ne retourne dans les méandres de mon inconscience. Les soubresauts de chaque lourd pas me gardent éveillé. On enjambe le tourniquet et on s'engouffre dans une voiture de métro. Les trois notes retentissent et on décolle. Dans l'ébranlement de la rame, le géant qui au fond n'était qu'un grand squelette se disloque sous mes yeux os par os jusqu'à n'être que le contour disparu de son spectre.
Une minute, une heure, un jour, je perds mes repères. Seuls des ours polaires prennent place sur les bancs, le plancher du wagon est une rivière d'illusions mouvantes, les fenêtres sont autant d'écrans de cinéma. On voit défiler Laura Cadieux, François Delorimier, Jésus de Montréal, Florentine Lacasse dans une fuite époustouflante à 200 km/h qui ne s'arrête à aucune station. Bercé par ce concert d'images du septième art local, mon coeur stoppe net quand je réalise que le bolide bleu a manqué un virage et s'écrase dans un fracas indescriptible dans le béton de son tunnel. Dans le silence assourdissant du bruit infernal de la destruction de ce cadavre métallique, je replace tous mes os dans la bonne séquence et je m'extirpe du monstre en fusion pour chercher une issue. Je suis aspiré dans une chute libre, le tunnel se dérobant sous mes pieds, je vrille en boucle comme un cordon de téléphone emmêlé et je plonge tête première dans une mare visqueuse parfumée de violentes miasmes.
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La mascotte qui porte une cape, me prend par la main et m'invite à sauter sur ses épaules. Après quelques tentatives infructueuses (je pèse 200 livres quand même), il finit par réussir son décollage au-dessus de la ville. Mes nouvelles lunettes apportent un éclairage nouveau. Des tramways ultra-rapides tapissent la ville, la rue Ste-Catherine est piétonnière sur toute sa longueur, la circulation sur les ponts, les autoroutes est fluide et il n'y a plus aucun cône orange dans la ville. Il y a un cirque en permanence au Parc Olympique qui a retrouvé son architecture initiale. On se dirige vers le sommet du Mont-Royal où une réplique du Parthénon d'Athènes a remplacé le chalet. Franchement. Plus on s'avance vers la montagne, plus la perspective change, on dirait que la ville se dédouble, l'est se reflète sur l'est. On s'approche du Stade Percival Molson et j'ai l'impression que comme Icare, on va se buter sur la trame de nos illusions. À la dernière seconde on se rend bien compte de notre méprise en voyant notre propre reflet dans la grande surface qui s'élevait au dessus du stade. On s'écrase avec grands éclats dans le miroir aux Alouettes. On tombe dans la zone des buts en passant entre les deux poteaux. 3 points.
Plus rien ne me surprendrait. Vais-je recevoir un piano sur le menton, un high-five de PK Subban en tutu, une contravention pour flânage en territoire adverse ? C'est la voix du Docteur Penfield qui me rassure. Ma lobotomie est terminée. L'Institut de Neuro a démêlé mes neurones. Avec son scalpel en main, le médecin a une dernière question avant de refermer mon crâne: "Quelle lettre vient après Q ?"
OK. Wow.. même mes rêves sont rarement aussi confus!
RépondreEffacerJe pense fort à ton frère, j'espère qu'il va bien se rétablir et bien vite.
Quel délire.... Tes références, musique, cinéma, trop plein, etc....trop hot! Que vient faire Queen et le sprinter dans tout cela, tu m'expliqueras Éric...
RépondreEffacerQueen: We are thé Champions est la chanson par excellence pour célébrer un gain de la Coupe Stanley. Le Sprinter, qui d'autre que le coureur d'Ultra qui fuit la mort.
EffacerJ'ai rédigé ce conte un peu tordu en veillant mon grand-frère à l'Institut de Cardiologie. Fraîchement sorti du coma, mais toujours inconscient, je me demandais qu'est-ce qui se passait dans sa tête et j'ai creusé dans la mienne pour brancher des images sans queue ni tête.
RépondreEffacerJ'ignorais qu'il n'avait plus aucune activité cérébrale et que je devrais annoncer le pire à ma mère. Jean-Paul aimait rire et faire de l'esprit, il avait beaucoup d'imagination et je suis convaincu qu'il aurait apprécié ce texte dans toutes ses subtilités.
Eh que je t'aime fort toi....tellement touchant. Un beau grand coeur...xxx
EffacerSi Jeannot aimait les jeux de mots, les pirouettes linguistiques, la douce folie et les subtilités, il aurait été servi! Je suis certaine qu'il aurait adoré! Bravo Éric!
RépondreEffacerMoi je dois relire certains passages pour comprendre et j'adore ta folie passagère. J'ai compris ce matin pour le ultra.Tu vois Rachel, un autre preuve qu'on a pas besoin de drogue pour s'évader.
Nancy
Quoi ? Rachel prend de la drogue ?!?!?
Effacerhahaha non tu m'as bien convaincu que c'était mieux pas :) si j'en ai déjà pris c'est par la fumée secondaire :p de certains de mes voisins...
EffacerAppeler ton frère Jeannot alors que c'est Jean-Paul...tout à fait moi!
RépondreEffacerPardon Cédric!
Nancy
Ne pas s'en faire avec ça..moi c'était mon cousin Jeannot depuis ma tendre enfance...!
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